Soirée TV à Temang

Publié le par yvan

049.jpgTea-shop - Epicerie - Lodge à Bagarchap, district de Manang

A la hauteur du village de Thonche, situé à 2000 mètres d'altitude, la Marsyandi reçoit un important affluent, la Dudh Khola - encore une rivière de lait ! - dont la vallée mène vers le nord-est au col de Larkya (5200 mètres), point d'orgue d'un trek assez engagé, le Tour du Manaslu. Lorsqu'au début de l'année je décidai de partir pour le Népal, je l'envisageai comme un objectif possible, mais sa difficulté et son austérité dans le cadre d'un périple en solo ainsi que la lourde redevance qu'il exige (75 $ la semaine !) m'y firent renoncer. Aussi n'est-ce pas sans un petit brin de frustration que je passe devant le panneau indiquant la direction de Larkya. Mais bon, pas de vains regrets, ce Tour des Annapurnas, bien que très fréquenté, n'est pas ridicule non plus avec son col de Thorong qui surpasse de 250 mètres celui de Larkya !
Stop "lunch" à Bagarchap quelques kilomètres plus loin où je profite aussi de la présence d'un petite station d'ionisation de l'eau pour remplir mon thermos. Ce type d'infrastructure que l'on trouve aujourd'hui dans de nombreux villages a pour but de réduire la consommation d'eau en bouteilles plastique dans l'Annapurna Conservation Area (plusieurs centaines de milliers par an !), le traitement des déchets étant des plus problématiques dans cette zone reculée. Ce sont le plus souvent des villageoises qui sont chargées de la vente d'eau potable aux touristes, pour la somme modique de 35 roupies le litre. Mais hélas, j'observe encore beaucoup trop de trekkers qui persistent dans leurs mauvaises habitudes, en dépit des panneaux didactiques incitant à adopter un comportement écologique et responsable.

Peu après Bagarchap, la piste s'écarte de la vallée de la Marsyandi pour escalader son versant ouest à travers une vaste forêt de rhododendrons - malheureusement pas encore fleuris - où subsistent des plaques de neige, témoins résiduels des dernières chutes. Nous ne sommes pourtant qu'à 2500 mètres, ce qui augure de ce que je trouverai plus haut... Déjà, des informations, ou de simples rumeurs, propagées par des gens de rencontre font état de 30 centimètres de neige à Manang et de 1 mètre au Thorong La, le col que je devrai passer d'ici quelques jours. Je reste néanmoins optimiste.


052-Lodge-in-Temang.jpgTibetan Guest-House à Temang


Temang est un hameau de quelques maisons situé sur un petit plateau. C'est l'époque où les paysannes fument leurs petits lopins destinés à être plantés en pommes de terre. Elles coltinent dans leur doko (hotte conique en bambou tressé) crottins et bouses qu'elles déposent en petit tas et à intervalles réguliers dans les champs pentus qui bordent le village, puis les étalent à la main de façon à en couvrir toute la surface.
Je m'arrête pour la nuit à Tibetan Guest-House où je suis le seul client. L'avantage de cheminer seul apparaît clairement dans ce genre de situation car je peux établir des contacts beaucoup plus fructueux et chaleureux avec les hôtes qui m'accueillent. Habituellement, les touristes investissent leur chambre puis se retrouvent entre eux sur la terrasse ou dans la dining-room pour se faire servir boissons et repas. C'est convivial, certes, et pas désagréable mais les relations avec les hôtes demeurent sur le modèle commerçant / client. Là, au contraire, bien que je verse mon écot pour le gîte et le couvert, je me sens davantage comme l'invité d'une famille. Le temps de mon séjour, je peux même participer à certaines activités domestiques d'une manière tout à fait naturelle, comme lorsque peu après mon arrivée j'aide la fillette de la maison à la tâche qui lui est dévolue : plier les draps et couvertures des chambres du lodge.
Le froid commence de se faire sentir et une pluie fine s'est mise à tomber. Plus haut, il doit neiger... Décidément, cette année les perturbations sont fréquentes à l'approche du printemps. Je me réfugie dans la cuisine - pièce à vivre de la maisonnée, en réalité une modeste construction en bois mais seule pièce chauffée. La maîtresse de maison cuisne sur son fourneau à bois du chou et des épinards découpés en grossières lamelles, elle se sert d'un wok dans lequel elle les fait sauter dans de l'huile de moutarde avant d'y rajouter un fond d'eau. La fumée envahit une partie de la pièce car elle s'échappe directement du fourneau, mais cela reste respirable car la porte et les volets - il n'y a pas de vitres aux fenêtres - sont ouverts en permanence. Les légumes sont destinés à farcir les momo (raviolis tibétains) qui seront mon repas du soir, le même que celui de mes hôtes car je n'ai pas voulu leur faire cuisiner un plat spécialement pour moi. L'arôme de la mixture de légumes abondamment assaisonnés de piments me donne l'eau à la bouche. Tout le monde en fait se partage les tâches culinaires : tandis que la maîtresse de maison est aux fourneaux, son homme roule la pâte et la découpe en petits carrés et son fils, âgé d'une dizaine d'années, pile l'ail dans un mortier. La famille possède un joli petit chien blanc à fourrure épaisse qui est venu près de moi pour quémander une caresse et qui à présent dort en rond dans un coin de la pièce. La maison respire la joie de vivre et la sérénité en dépit des conditions de vie précaires de ses occupants. En conversant avec eux, tandis que se prépare le repas, j'apprends qu'ils possèdent quelques parcelles où ils cultivent pommes de terre, maïs, orge, choux et oignons, c'est actuellement l'époque de plantation des patates qu'il récolteront au mois d'août.



051-Boy-grinding-garlic-Temang.jpgJeune garçon pilant de l'ail dans un mortier, Temang

Et puis, à mon grand étonnement, le père de famille ôte un tissu recouvrant un... poste de télévison, pour le mettre en marche ! Elle diffuse un programme de musique et danse tibétaines riche en couleurs. L'image est parfaite. Cet objet moderne tranche incroyablement avec le reste du frustre équipement qui meuble la pièce. Mon couple d'hôteliers s'est assis sur un tapis à moins d'un mètre du poste et, les yeux rivés sur l'écran, ils ont vraiment l'air d'apprécier la performance. Tout comme moi, d'ailleurs, qui n'en revient toujours pas. Le spectacle se passe en plein air avec en arrière plan un décor bucolique de vertes prairies, il est la plupart du temps filmé en contre-plongée avec moult travellings pour mettre en valeur les évolutions des danseurs. L'un des musiciens accompagne les chants et les danses avec un instrument à cordes électrifié qui ressemble à une mandoline.
Mais je ne suis pas au bout de mes surprises... C'est ensuite un lecteur DVD de marque japonaise qui est dévoilé ! Usant habilement de la zapette, la maîtresse de maison bascule sur le disque, Boke Dhari, mettant en scène un personnage loufoque et extravagant qui porte un joli bouc (dhari, barbe en nepali) et ne cesse de cabrioler. Plusieurs saynètes se succèdent, dans le genre Bollywood mais d'un kitsch à la népalaise encore plus outré, qui font les délices de toute la famille et du voisin venu en visite.
Mes rudiments de nepali ne me permettent pas de tout saisir, mais je me marre autant que le reste de l'assemblée !
Je fais un délicieux repas et passe une excellente soirée pour le moins inattendue !
 

Publié dans Annapurnas

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Nicolas 28/05/2007 16:56

Merci à toi pour ce récit passionné et culturel qui n'est pas sans rappeler des souvenirs, continue comme ça!!