Om Mani Padme Hum

Publié le par yvan

053.jpgUn muret de moulins à prières, vers Chame


Dans les hautes vallées himalayennes du Népal, toutes les populations sont bouddhistes de rite lamaïste, comme au Tibet voisin accessible par les hauts cols situés sur la frontière sino-népalaise. Par ces voies de circulation naturelles ont de tout temps transité commerçants et pélerins et dans de nombreux domaines les échanges entre les deux pays n'ont jamais cessé, même après l'annexion du Tibet par la Chine. A partir des années 50, les Tibétains sur le chemin de l'exil ont contribué à la vitalité économique, culturelle et religieuse de ces vallées, certains s'y installant à demeure.

Je parcours donc une contrée fortement imprégnée de cette religion - je considère ainsi le bouddhisme  -, comme en attestent
anti_bug_fck les innombrables signes, emblèmes, symboles, édifices, qui jalonnent ma route : chortens, gompas, longs murs de moulins à prières... et, sur le toit de chaque habitation, les bannières de prières, aux couleurs des cinq éléments, qui ondulent dans le vent. N'y sont absents que les murs de mani, amas de pierres gravées de mantra (incantation), que l'on trouve tout au long des chemins du Khumbu, le territoire des Sherpa, dans la zone Sagarmatha  (Everest).

Les moulins à prières sont très prisés et nul n'oublie en défilant à leur gauche de les mettre successivement en branle. Le long d'un mur sont souvent fixées plusieurs séries d'une douzaine de ces objets. Il s'en trouve même à l'entrée de logis, dont les habitants sont parfois si pauvres que ce ne sont alors que des boîtes de conserve mobiles autour d'un axe vertical en fil de fer. Et puis, entre deux murs, qui ne sont du reste jamais très éloignés, on peut toujours user du moulin à prières portatif que l'on a en poche : on le fait tourner dans les airs d'une main experte tout en psalmodiant le cultissime mantra Om Mani Padme Hum.  Bien que je ne sois pas bouddhiste, il me plaît d'actionner ces mécanismes, distributeurs de prières en rafale. Il me semble que si je m'en abstenais, je passerai à côté d'une composante de mon voyage. Mettre en branle un ou plusieurs moulins à prières force déjà à ralentir le pas, sans toutefois s'arrêter, et permet de souffler pour mieux repartir... jusqu'au prochain - ils sont rusés ces Tibétains ! -. Pas bouddhiste, disais-je, mais pas pour autant irrespectueux des pratiques spirituelles du bouddhisme auquel je reconnais une belle sagesse et une grande cohérence.

054.jpgChorten contenant un grand moulin à prières, Chame


Entre Temang, d'où je partis ce matin, et Bratang, la marche est assez facile, sans ascension de forts dénivelés. Le sentier longe des falaises et, par endroits, offre d'impressionnantes vues plongeantes sur la Marsyandi qui coule au fond de gorges encaissées à peine effleurées par les rayons du soleil. La journée étant loin d'être finie, je décide de rejoindre Pisang le soir-même. Dans la montée vers les deux petits lacs situés dans les alpages, le sentier est, sur ses tronçons à l'ubac, recouvert d'une neige dure qui subsiste des dernières chutes. Cependant mon avancée n'en souffre pas et se poursuit de manière régulière. Le ciel s'est durant peu à peu couvert et fait menaçant, comme tous les après-midi, mais tandis que j'évolue à présent au-delà de trois mille mètres ce ne sont plus des gouttes de pluie qui se mettent à tomber, mais des flocons de neige. De plus en plus drus, au fil de ma progression. Je suis, puis dépasse une famille népalaise qui se rend à Pisang. Le père porte le plus jeune enfant dans son doko tandis que le plus âgé chemine aux côtés de sa mère. Ils sont tout comme moi blancs de neige. Un thé aux lodges des lacs et je reprends ma route...
Par de dernières sentes raides qui sinuent entre des parcelles en terrasses, j'atteins Pisang "Upper", un village de style tibétain perché à 3250 m sur un replat de colline. Les maisons sont étagées sur la pente, imbriquées les unes aux autres, le toit plat de la maison aval, constituant la terrasse de celle en amont. Des murets faits de bûches - le bois de chauffage et de cuisson - cernent chaque toit-terrasse où flotte des bannières de prières.
Après m'être débarrassé de la neige qui couvre mes vêtements bien humides, je me réfugie dans le premier lodge venu. Bon "choix". Un Tibétain d'une cinquantaine d'années m'accueille avec amabilité, puis me conduit à ma chambre dont l'ouverture orientée sud-est me dévoile la vallée de la Marsyandi, d'où je viens, et les contreforts des sommets qui la dominent.

Alors que je me change, mon hôte vient m'interpeler d'un air réjoui pour m'apprendre qu'il y a d'autres touristes qui viennent d'arriver. Trois trekkers sont effectivement en train de siroter des thés dans la "salle à manger", avec lesquels je vais m'asseoir. Deux allemandes, qui travaillent pour un temps comme professeurs d'informatique dans une école de la vallée de Kathmandu, et un Américain baroudeur, avec lequel je partagerai par la suite un bon bout de route. Mais ceux-ci logent dans une autre guest-house de Pisang et, finalement, je me retrouve être l'unique client. Comme la veille à Temang, je passe dans la cuisine de mes hôtes où brûle un feu de bois de pin réconfortant, tentant tant bien que mal de me sécher tout à fait. Le feu est bienfaisant quand j'y avance mes mains glacées mais la fenêtre ouverte dans mon dos fait entrer l'air froid. Il doit faire un ou deux degrés à l'extérieur, une température encore bien supportable. Je dîne avec le couple fort sympathique qui tient la maison tout en conversant de choses et d'autres mi en anglais mi en nepali. Dans ce lodge, contrairement à la veille, le poste de télévision ne se tient pas dans la kitchen mais dans la dining room et il ne sera pas allumé ce soir-là. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Heureusement !

En compensation, j'assiste durant la soirée aux pieuses déambulations de mes hôtes dans le couloir en planches du lodge, qui, se faisant, égrènent leur chapelet au son de mantra diffusés par un magnétocassette. Et l'homme qui s'accompagne d'un tambourin scande de sa voix sourde notre bien-aimée ritournelle : Om Mani Padme Hum...

056.jpg"Entrée chorten", Chame

Publié dans Annapurnas

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