Périlleux Thorong La

Publié le par yvan

095.jpgLe massif des Annapurnas vu de Thorong High Camp (4850 m)

Ah, s'extraire de son sleeping-bag pour s'habiller, à quatre heures du mat', alors que la température dans la "chambre" est inférieure à zéro ! L'avantage, c'est que ça ne traîne pas.
Dans la kitchen, les feux au kérosène sont rallumés pour mettre les bouilloires d'eau à chauffer. Le p'tit déj' est vité avalé. On y va en trio : Jussi, Matt et moi. D'autres lambinent, retardant le moment fatidique de s'y colleter. Quelques-uns, mal en point, ne partiront que demain...

Par endroits la pente est escarpée, partout elle est exposée au vent qui vient de se lever. Plus nous grimpons, plus les bourrasques se font furieuses, soulevant la neige et la soufflant à l'horizontale pour nous cribler le visage de mille dards. Il ne fait "que -15", mais le phénomène vent aggrave sensiblement la sensation de froid.
Après trois cent cinquante mètres de cette glaciale montée, fin provisoire du supplice avec l'arrivée au lodge de High Camp, l'ultime, dont l'altitude dépasse celle du Mont-Blanc. Je passe une demi-heure à masser mes orteils insensibilisés par le froid et parviens à me réchauffer aux rayons d'un soleil généreux qui lèchent les baies vitrées du refuge.

Des guides locaux nous déconseillent de poursuivre l'ascension en raison du blizzard - "today no possible" -. Ce vent du nord commence de souffler au lever du soleil et va forcissant plus la journée s'avance. Je me résouds à faire une étape supplémentaire pour partir demain avant l'aube, tandis que mes deux compagnons s'obstinent dans leurs plans. Je les vois se remettre en route sans les envier le moins du monde... Je préserve avant tout mes extrémités.
Au fur et à mesure que s'écoulent les heures, le refuge s'emplit de nouveaux arrivants saupoudrés de blanc qui mettent terme, eux aussi, à leur journée de marche.

De mauvaises nouvelles circulent entre les Népalais quant au sort d'un jeune allemand en perdition sur les pentes du Thorong La. Le gars a improvisé un bivouac la nuit dernière, par des températures extrêmes. Certains redoutent le pire. Je comprends mieux, à présent, leur insistance à nous dissuader de poursuivre la course aujourd'hui.
Une caravane de trois hommes déterminés s'élance sur la trace balayée par le vent qui s'élève vers le col, afin de porter secours à l'infortuné trekker. Ils n'ont pas hésité à se mettre eux-mêmes en danger, audace et solidarité népalaises obligent. Mais ils ne souhaitent pas pour autant passer leur temps à secourir téméraires et inconscients éparpillés dans les montagnes... Je ne peux m'empêcher de penser à Matt et Jussi, là-haut, où le vent n'a pas faibli.
Tout est bien qui finit pour le mieux, ils ramènent le rescapé, puis soignent ses orteils et doigts gelés - bassine d'eau tiède, agitez lentement... -. Le jeune homme récupère et ne perdra aucun de ses abattis dans l'aventure.


096.jpgAmbiance glaciale à High Camp

En fin d'après-midi, débarque un groupe de quatorze personnes organisé par une agence bien connue en France. Ce sera, si tout va bien, le premier à franchir le col cette saison. Le lodge est vraiment immense, ils y trouvent place, ce qui leur évite le laborieux montage de tentes et une nuit encore plus frisquette.
Plus on est de fous, plus on rit ! Demain, ce sera une armada qui s'attaquera à ce Thorong La qui, décidément, ne se laisse pas gravir facilement.


Je place ce lodge au summum, au sens propre c'est l'un des plus hauts du Népal avec quelques autres dans le Khumbu, mais le -8° relevé au matin dans la room est aussi le record de ce que j'ai connu en matière d'inconfort.

Quel peuple sur cette voie qui mène au point d'orgue de notre odyssée ! La lueur des frontales de ceux qui précèdent nous renseignent sur leur position et le cheminement à suivre. La petite armée de porteurs du groupe peine, mais avance en marquant bien la trace. Puis, c'est la relève, d'autres marcheurs passent devant... Sur la fin, la bande s'effiloche, le but est proche, tout danger est passé. C'est dorénavant chacun pour soi, à puiser
 dans ses ultimes ressources pour se hisser sur le col. Quelques mètres encore... J'aperçois Laurent, le coureur de montagnes, dressé sur un rocher qui me surplombe. Il est arrivé.
Voilà, je suis au Thorong La, sous le ciel bleu. Magnifique !
Autour de la stèle commémorative des succès, s'agglutinent trekkers, guides et porteurs, pour la photo souvenir de ce beau jour. Nous serons près d'une quarantaine à franchir le col aujourd'hui, en ordre dispersé. Un bon nombre battent ici, à 5416 mètres, leur record d'altitude.
Une pauvre baraque en planches se tient près de la stèle, un homme y réside en permanence dans des conditions rigoureuses. Il prépare des boissons pour les trekkers qui passent. Probablement le plus haut bar du monde ! Je m'offre, autre record, la tasse de thé la plus chère du Népal (90 roupies !). Mais peut-être aussi la plus désirée...


097-Thorongpass-with-1-meter-snow.jpgGroupe de trekkers au Thorong La (5416 m), au fond les montagnes du Mustang

Publié dans Annapurnas

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